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Ukraine : la Crimée, objectif final de cette guerre ?

Fin février 2022, Vladimir Poutine lance l’invasion de l’Ukraine, à ce moment personne n’osait parier sur la résistance des Ukrainiens, et pourtant…

Près d’un an plus tard, non seulement l’armée ukrainienne ne s’est pas effondrée, mais depuis septembre 2022 elle s’est lancée dans une reconquête des territoires perdus. Cependant, Vladimir Poutine lui-même l’a dit le 9 décembre « au final il faudra bien trouver un accord » pour mettre fin à cette guerre. Au vu des intérêts géopolitiques de chacun et de la situation actuelle, la Crimée pourrait bien être l’enjeu final de cette guerre entre la Russie et l’Ukraine. Faisons une mise au point sur la situation.

La Crimée et Sébastopol : pomme de la discorde

Sébastopol était historiquement un port et une base navale russe depuis Catherine II à la fin du XVIIIe siècle. Au cours de la dislocation de l’URSS, Sébastopol et la Crimée ont été rattachées à l’Ukraine à son indépendance. Un traité signé en 1997 autorise cependant la Russie à disposer d’installations militaires sur Sébastopol. Jusqu’en 2014, l’Ukraine menaçait régulièrement de mettre fin au traité au cours de différents épisodes de tension avec la Russie. Puis, vint la révolution de Maïdan, et l’annexion de la Crimée par Vladimir Poutine en 2014. Certes, plébiscitée par référendum, mais contestable au regard du droit international, pour l’ONU et les observateurs de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) qui n’ont pu effectuer leur travail de supervision.

Depuis, on ne peut pas dire que la situation logistique de la Crimée se soit véritablement améliorée. La principale source d’eau douce de la péninsule, un canal creusé à partir du Dniepr est coupé par un barrage, ce qui pose des problèmes pour l’approvisionnement et pour l’agriculture. La Russie avait bien, à court terme mis en place un ravitaillement par bateau puis via un pont, ce qui s’est avéré fort limité. La Crimée a également un fort potentiel touristique : c’est la région dans laquelle s’est déroulée la célèbre conférence de Yalta à la fin de la Seconde Guerre mondiale, et un lieu de vacances pour des dirigeants russes. Son annexion par la Russie et les tensions avec l’Occident ont mis un coup d’arrêt au tourisme local.

Les régions de l'Est et du Sud de l'Ukraine qui sont occupées par la Russie sont actuellement les derniers gains territoriaux du Kremlin. Plus elles se réduisent plus le contrôle de la Crimée sera difficile pour les Russes
Les régions de l’Est et du Sud de l’Ukraine qui sont occupées par la Russie sont actuellement les derniers gains territoriaux du Kremlin. Plus elles se réduisent plus le contrôle de la Crimée sera difficile pour les Russes

Une route vers la Crimée : objectif territorial minimum de la Russie

Pour le parti russe, la situation est de plus en plus délicate. La tentative de faire tomber le gouvernement ukrainien du président Volodymyr Zelensky a viré au fiasco, et les gains territoriaux les plus confortables du conflit tendent à se réduire significativement. Entre février et juin 2022, la Russie a su conquérir, d’après Volodymyr Zelensky, jusque 20 % du territoire ukrainien, mais avec une armée au sommet de sa puissance. Il est difficile d’évaluer précisément les pertes humaines, plusieurs analystes dont Xavier Tytelman de l’école de guerre économique, estiment les pertes russes à plus de 100 000 soldats hors d’état de combattre, morts ou blessés. Les pertes matérielles sont elles aussi impressionnantes. La Russie remplace les stocks d’armement par du matériel de plus en plus ancien et dépassé, ou doit se fournir auprès de l’Iran, et selon le renseignement américain, auprès de la Corée-du-Nord.

Pour compenser ses difficultés, le pouvoir poutinien a tenté de jouer la carte de la mobilisation partielle en appelant sous les drapeaux 300 000 conscrits. Un chiffre qui pourrait monter à 500 000 selon certaines estimations. Certaines de ces recrues reçoivent une formation, d’autres sont envoyées directement sur le terrain pour tenter d’arracher des victoires locales, comme à Bakhmut : les soldats meurent de froid dans les tranchées, ou au cours de charges suicidaires pour avancer de quelques mètres. Un rappel glaçant de la Première Guerre mondiale.

Certes, ces mesures semblent désespérées, mais, outre la cohésion territoriale avec la Crimée, si le régime de Vladimir Poutine ne consolide pas de conquête territoriale avant un armistice, sa propre survie sera fort probablement menacée.

Tout a commencé en Crimée, et tout s’achèvera en Crimée

Volodymyr Zelensky précise et défend les objectifs de guerre de l’Ukraine : reconquérir les territoires jusqu’aux frontières reconnues sur la scène internationale en 2014, ce qui inclut la Crimée.

Cet optimisme ukrainien s’explique par plusieurs facteurs. Une armée professionnalisée et formée aux standards de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), y compris sur du matériel dernier cri comme les fameux canons César français ou les munitions rodeuses américaines Switchblade, du matériel truffé d’électronique de précision qui ne connaît pas d’équivalent côté russe. Qui plus est, là où le moral des troupes et l’encadrement sont erratiques côté russe, il reste solide côté ukrainien. Après la découverte de charniers* durant la libération de zone occupée, à Izioum et Boutcha, les forces ukrainiennes veulent en outre stopper les crimes de guerre perpétrée de trop nombreuses fois par la Russie sur leurs territoires conquis.

Si le soutien matériel apporté par les démocraties européennes peut poser question, le soutien américain ne devrait pas faillir. Le gouvernement américain est le premier fournisseur de l’Ukraine. Il voit l’opportunité d’affaiblir considérablement son rival russe sans envoyer de soldats sur le terrain. De plus, les fournitures en matériel militaire à l’armée ukrainienne représentent à peine 5 % de son budget de défense. Un soutien à nuancer en cas de progression en Crimée : les stratèges occidentaux, comme Michel Yakovleff ancien commandant de l’OTAN, voudront ménager une porte de sortie à un Vladimir Poutine sur la défaite.

La Crimée représente cependant un défi de taille pour plusieurs raisons. Premièrement en huit ans d’occupation, Vladimir Poutine a eu largement le temps de fortifier et de militariser la position, de sorte qu’une guerre de conquête risque d’être extrêmement coûteuse à n’importe quel envahisseur. Le régime russe étant ce qu’il est, il a également dû veiller à rendre la situation impossible au potentiel soutien pro-ukrainien dans la région, par sa répression, mais aussi en installant de fort nombreux citoyens russes. Il y a également fort à parier qu’une offensive annoncée en Crimée pourrait susciter un soutien de l’opinion publique russe en faveur de Vladimir Poutine. Enfin, il n’y aurait probablement que les plus radicaux des faucons de Moscou** à considérer des attaques dans le Donbass comme une atteinte à la Russie éternelle, une atteinte digne d’une riposte nucléaire, il n’en serait fort probablement pas de même pour des offensives en Crimée.

L’avenir de ce conflit et par extension du monde occidental tourne autour de la Crimée. Si tout se déroule comme prévu pour Zelensky et que l’Ukraine récupère la Crimée et Sébastopol, le pouvoir russe et Vladimir Poutine ont peu de chances de réchapper d’un tel retour de flamme. Autrement si la Russie garde ses régions, qu’il y ait un accès terrestre ou non, les éléments sont réunis pour de futurs conflits, avec cependant deux belligérants mieux préparés et encore plus de rancœur de chaque côté.

* Endroit où sont entassés et enterrés les cadavres de personnes suite à une guerre, un massacre

** Surnom des nationaux-patriotes russes

Morgan Delavalle